Assemblée Générale Régionale 2016
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Amicale Nationale des Retraités de l'Audiovisuel
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Notre section Alsace 3

Mercredi 12 février 2020

STAATLICHE KUNSTHALLE KARLSRUHE

HANS BALDUNG GRIEN

sacré – profane

Nous étions 49 répartis en deux groupes pour cette visite guidée de la seconde rétrospective organisée par la Kunsthalle de Karlsruhe, après celle de 1959, consacrée à ce créateur de la première moitié du XVIème siècle, incarnant le type même de l’artiste du début des Temps Modernes, cultivé et ouvert au monde. Elle comporte quelque 200 pièces de Baldung - 60 tableaux, 13 vitraux peints, 60 dessins et autant d’estampes – présentées en regard de 60 œuvres de ses contemporains dont Dürer, Cranach l’Ancien, Schongauer. 

L’exposition s’ouvre sur cet autoportrait de jeunesse réalisé vers 1501/02 par Baldung, âgé de 16-17 ans, avant même sa rencontre avec Albrecht Dürer dans l’atelier nurembergeois duquel il perfectionna son art entre 1503 et 1508. Conservé à Bâle, ce dessin exécuté à la plume, pinceau et encre noire sur papier bleu-vert, est un excellent exemple des autoportraits produits en Allemagne à la fin du XVème et au début du XVIème siècle.

Baldung a réalisé vers 1505 ce dessin à la plume, intitulé Profil masculin idéal, d’après le Profil masculin de Dürer alors qu’il fréquentait l’atelier de ce dernier. Il montre que les élèves de Dürer avaient accès aux dessins du maître et qu’ils pouvaient s’en inspirer.

L’exposition présente en parallèle deux représentations de L’Homme de douleur : la première peinte par Albrecht Dürer vers 1493 vraisemblablement à Strasbourg durant son périple de deux ans dans la région du Rhin Supérieur, figure le Christ comme dans une vision vivant et nous fixant de ses yeux grands ouverts. La version de Baldung, réalisée une vingtaine d’années plus tard, évoque à la fois la dérision, les souffrances, la mort et la résurrection du Christ.

La présence de Baldung à Strasbourg est avérée à partir d’avril 1509 où il a obtenu droit de cité. L’année suivante, il réalise le Tableau du Margrave qui affirme à la fois la piété et la volonté de puissance de Christophe Ier de Bade, soutien indéfectible de l’empereur Maximilien Ier de Habsbourg, son cousin. On y voit le margrave et les quatorze membres de sa famille agenouillés en prière en adoration devant sainte Anne trinitaire.

Durant ses séjours à Nuremberg, Strasbourg et Fribourg, entre 1506 et 1516, Baldung a réalisé plusieurs tableaux représentant la Crucifixion. Le plus remarquable est assurément celui daté de 1512. Il s’est efforcé de soigner l’expression des personnages rassemblés au Golgotha à commencer par le Christ, les deux larrons, Marie de Magdala, la Vierge Marie et Saint Jean, mais aussi le centurion tenant un seau de vinaigre et une branche d’hysope supportant l’éponge ainsi que l’officier monté sur un impressionnant étalon. 

Le thème iconographique de sainte Anne Trinitaire, c’est-à-dire la représentation des trois générations formées par l’Enfant Jésus, sa mère la Vierge Marie et sa grand-mère sainte Anne, connut son apogée dans l’art allemand au début du XVIème siècle, en même temps que le culte de sainte Anne. Les deux pommes rappellent l’arbre du jardin d’Eden et signifient que la Vierge est la Nouvelle Eve, celle qui permet à l’humanité de dépasser le péché originel.

Le grand nombre d’esquisses et de maquettes de vitraux dues à Hans Baldung Grien attestent qu’il s’est consacré de manière intensive à l’art du vitrail : œuvres monumentales comme celles de l’église Saint-Laurent et du cloître du couvent des Carmes à Nuremberg, du cloître de la Chartreuse et des absidioles de l’église du monastère de Fribourg ou encore vitraux héraldiques de petit format destinés à orner des demeures privées.  

La sanguine « Tête de jeune fille aux yeux baissés » est un dessin d’études représentant un type idéalisé de la Vierge telle qu’elle apparaît à plusieurs reprises dans le retable de la cathédrale de Fribourg. « Tête d’un vieil homme barbu » serait également une étude –non exploitée –pour le maître-autel de Fribourg mais il peut aussi s’agir d’un fragment d’un tableau découpé.  

Peinte en 1516, la « Décollation de sainte Dorothée » raconte la légende selon laquelle la sainte, condamnée à mort en raison de son refus obstiné de sacrifier aux idoles païennes, remit, malgré les rigueurs de l’hiver, au greffier du tribunal les trois pommes et les trois roses fraîches du jardin d’Eden que ce dernier lui avait demandées. Reconnaissant un ange du Seigneur dans le jeune garçon qui les avaient apportées, le greffier se convertit sur le champ et fut décapité à son tour. 

Le Déluge, peint en 1516, montre l’Arche de Noé, à laquelle Baldung a donné la forme d’un coffre Renaissance bardé de ferrures, dérivant sur une mer déchaînée. Les hommes, sans défense, pauvrement vêtus ou même nus, tentent de se sauver en se cramponnant à des radeaux, des embarcations ou des animaux comme si ceux-ci pouvaient les sauver du châtiment divin. Pourtant, dans le ciel, la fin du déluge semble déjà s’esquisser avec les rayons du soleil traversant les lourds nuages noirs. 

Cette Mère de douleur, réalisée vers 1516-1517, pourrait avoir fait partie d’un triptyque dont elle formait l’extérieur du volet droit. Enveloppée d’habits lourds de plis et d’étoffe, la Mater dolorosa est tournée vers la gauche regardant un point situé hors champ. Il est presque certain qu’il s’agit de son Fils en Homme de Douleur, qui était représenté sur l’extérieur du volet gauche (aujourd’hui perdu). 

Hans Baldung a réalisé un nombre relativement important de portraits figurant toujours des hommes. Leur valeur et leur qualité restèrent constantes durant plusieurs décennies, le format et le type de représentation correspondant aux standards de l’époque. Comme pour ses œuvres plus tardives, il a peint à mi-corps sur fond neutre le comte palatin Philippe le Belliqueux et le Portrait de trois quarts d’un jeune homme tourné vers la gauche.

La précarité de l’existence et la mort sont des leitmotivs dans le travail de Baldung. Le dessin Les trois morts et les trois vifs trouve son origine dans une légende circulant à la fin du Moyen Âge : trois nobles chassant ensemble pénètrent dans un cimetière abandonné où ils rencontrent trois morts qui leur parlent de leur orgueil et de leur recherche effrénée des plaisirs de la vie terrestre, avant de leur enjoindre de mener une vie pieuse, allant finalement jusqu’à les persécuter.

Les dessins que Baldung a réalisés tout au long de sa carrière étaient pour lui à la fois un outil d’introspection et une source de créativité, aptes à montrer son imagination et sa capacité à observer le monde qui l’entourait. Le Nu féminin de profil révèle une jeune femme pleine d’assurance qui nous lance un regard légèrement courroucé. Elle rappelle un de ses plus anciens dessins, Eve et le serpent, de 1510, où Eve est représentée tenant le fruit défendu et défiant le spectateur du regard. 

Les scènes de sorcellerie de Baldung sont absolument uniques. Elles satisfont autant la morale que le voyeurisme et la recherche de frisson de son temps. Les Vœux de Nouvel An avec trois sorcières ont été adressés en 1514 par l’artiste à un ecclésiastique comme l’indique l’inscription en bas du dessin.  Bien qu’étant considéré comme tout à fait respectable à cette époque, ce type de motif grivois suppose une franche complicité entre l’expéditeur et le destinataire d’autant que la petite marmite où brûle un feu ardent est la preuve que les trois femmes nues s’adonnent à la sorcellerie.

Dans Deux sorcières, peint en 1525, les éléments comme le bouc, les cheveux flottant au vent, la fumée et le feu sont une allusion évidente à l’iconographie de la sorcellerie d’après 1500, que Baldung lui-même a largement contribué à définir. De toute évidence, le sujet est également dominé par l’érotisme de l’attitude de la femme la plus jeune dont les coquetteries de prostituée, notamment le regard provoquant, s’adressent visiblement au spectateur. 

Albrecht Dürer, Hans Baldung Grien et Lucas Cranach l’Ancien sont les artistes allemands de la Renaissance qui ont le plus traité le thème du péché originel. Le tableau en deux parties, conservé à Besançon et figurant Adam et Eve, fortement inspiré de l’œuvre de Dürer, est le premier que Cranach a consacré au thème de la Chute. Pour sa part, dans son Adam et Eve peint vers 1531, Baldung Grien s’est de nouveau largement émancipé des conventions iconographiques en mettant l’accent non pas sur la transgression de l’interdit divin, mais sur la relation entre les deux protagonistes. 

A partir de 1515, avec le recul des thèmes religieux entraîné par la Réforme, Baldung se tourna de plus en plus vers l’Antiquité qu’il met en scène d’une manière très originale et caractéristique. Pyrame et Thisbé, peint vers 1530, est inspiré par l’histoire tragique des deux amants racontée par Ovide dans le livre IV des Métamorphoses. Hercule et Antée, réalisé par Baldung en 1531, montre l’instant décisif de leur combat où le demi-dieu réussit à soulever le géant du sol dont il tire sa force puis à l’écraser une fois en l’air.

Du fait du scepticisme des réformateurs envers les images et de la crise iconoclaste que traversa Strasbourg en 1524, de nombreux peintres et sculpteurs se virent privés de leurs moyens de subsistance. Polyvalent, Baldung réussit néanmoins à rester un artiste à succès en traitant des sujets aussi bien profanes que religieux. Réalisé au début des années 1530, Vierge à l’enfant en majesté, patronne de Strasbourg constitue un témoignage sur l’importance que la Vierge a conservé dans la ville, pourtant « réformée » depuis longtemps.

Baldung a donné de multiples versions de la Vierge à l’Enfant, les plus remarquables étant celles qu’il a peintes durant son deuxième séjour à Strasbourg entre 1518 et 1529. La Vierge, reine du ciel élève la figure mariale issue du gothique tardif à la magnificence d’une vision céleste. La Vierge à l’Enfant et aux perroquets s’inscrit dans la tradition des représentations de la Vierge allaitant. Représentée sur le bord gauche du tableau, une perruche à collier est un symbole marial courant, tout comme le perroquet jaco, à droite, oiseau considéré comme pur, symbolise la pureté et la chasteté de la Vierge.

Baldung a très souvent représenté la Nativité et la Sainte Famille. Dans sa Nativité de 1539, il pousse à son paroxysme la coïncidence entre l’incarnation et le martyre. Deux anges soutiennent l’Enfant, d’une pâleur cadavérique, dont le linge est aussi un linceul. Joseph, portant une longue barbe à l’instar des prophètes et tenant dans ses mains un exemplaire de l’Ancien Testament, est associé à Marie dont le décolleté est brodé de la phrase de l’ange de l’Annonciation « Ave Maria gracia plena ». Ainsi, toute l’histoire du Salut, de la prophétie à la mort en passant par l’Annonciation et la Nativité, est contenue dans ce tableau. 

L’estampe Le Palefrenier ensorcelé, réalisée vers 1534, a donné lieu à énormément d’interprétations. Certains ont voulu y voir une allégorie de la Colère symbolisée par la sorcière visiblement courroucée, d’autres dans le palefrenier allongé un autoportrait de l’artiste et la prémonition de sa mort prochaine. Il est possible aussi d’y discerner une référence à l’histoire connue en Alsace d’une sorcière hantant les écuries pour se transformer chaque nuit en cheval ou bien celle d’un baron-bandit ayant conclu un pacte avec le diable avant de se réfugier comme palefrenier dans un monastère où il succombe sous les sabots d’un cheval. 

Hans Baldung s’est intéressé très tôt et de manière intense à la finitude de la vie, thème qu’il a abordé principalement en observant le processus de vieillissement du corps féminin. Les Sept âges de la femme, peint en 1544, montre un groupe féminin rangé de la plus jeune à la plus âgée. Un enfant en bas âge et une vieille femme sont isolés des cinq femmes nues se tenant par le bras dans un geste indiquant la continuité du temps. Etude d’une vieille dame, revêt un caractère tellement individuel qu’on pense à un portrait en bonne et due forme. Toutefois, la poitrine dénudée indique qu’il s’agit d’une composition allégorique incarnant l’âge.

Cette exposition exceptionnelle que nous avons pu découvrir assistés de nos deux guides, mérite des approfondissements tant l’activité créatrice de Hans Baldung Grien a été intense et variée durant une quarantaine d’années. Il est possible de les trouver dans le catalogue de cette rétrospective dont la traduction en français, financée par la région Grand Est, sera disponible en librairie en France. Il compose une véritable monographie qui fait le point sur la vie et l’œuvre du maître rhénan. Hans Baldung Grien. Sacré Profane. 504 pages, Deutscher Kunstverlag.

Portrait d’une dame 1530

Photos : Jean-Claude DURMEYER