Assemblée Générale Régionale 2016
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Amicale Nationale des Retraités de l'Audiovisuel
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Notre section Alsace 4

Mercredi 13 juin 2018

Notre visite de SAINT-LOUIS-LES-BITCHE

racontée par Jean-Claude DURMEYER

 

A deux pas de la frontière entre l’Alsace et la Lorraine le Breitenstein rebaptisé Pierre des douze apôtres nous rappelle que ce pays de frontières est habité depuis longtemps. Ce monolithe est situé sur la frontière entre l’Alsace et la Lorraine mais aussi sur l’ancienne frontière entre le comte de Hanau-Lichtenberg et le comté de Deux-Ponts Bitche.

Goetzenbruck est le premier village verrier que nous traversons. Ici les verriers fabriquaient des verres à lunettes et des boules de Noël.

Une petite route nous mène vers Saint-Louis-Les-Bitche ( Muntzthal ) situé dans une vallée  entourée de forêts. 

D’après les textes, en 1585, la verrerie de Holbach faute de bois cessa de travailler. Elle fut rétablie l’année suivante à Muntzthal. A cette période les verriers se déplaçaient quand ils avaient déboisé le secteur où était implanté leur verrerie.

Ils avaient choisi ce lieu pour plusieurs raisons :

L’eau : de sa conception à son industrie l’homme a besoin d’eau.

Le grès : la silice est le composant principal du verre

 La forêt : le bois est le seul combustible alors utilisé. Dans les clairières les verriers trouvent les fougères et utilisent ses cendres comme fondant.

 

Le bus s’arrête sur le parking du musée. A la place de ce parking se trouvait l’immeuble où j’ai habité de 0 à 22 ans. Ce bâtiment date du 18ème siècle et dans les années 1950 une centaine de personnes y habitaient.

A l’époque, un verre personnalisé accompagnait les événements importants de la vie : voici celui de ma petite communion le 1er juin 1958.

 A l’école, l’instituteur nous disait « ceux qui suivent bien iront au collège à Bitche et les autres iront au collège noir ». Le collège noir était la halle, l’endroit d’une verrerie où l’on travaille le verre à chaud. Je faisais partie de la deuxième catégorie. J’ai commencé à travailler en 1964 à 14 ans, j’avais juste à traverser la route pour me rendre à la halle. Je me souviens de la première fois quand je suis entré à la halle par la même porte qui mène aujourd’hui au musée. J’avais une drôle d’impression, un mélange de fierté d’aller travailler et la peur d’affronter un monde qui m’était inconnu. Le bruit des fours, les gueules des pots qui crachent le feu, la chaleur et tous ces verriers autour de moi m’impressionnaient. Je suis maintenant inndrabou, Gamin en français : celui qui porte les verres finis à l’arche de recuisson. A 6h45 le travail démarre, des boules de feu tourbillonnent autour de moi, je ne sais pas très bien où aller sans me brûler. Un autre inndrabou déjà expérimenté m’explique comment, avec un bâtonnet en bois, récupérer le verre fini encore chaud par l’ouverture de la calotte puis le suspendre dans ma fourche pour le porter à l’arche de recuisson. Mais il faut aussi s’occuper de remplir la bouteille d’eau ! Toute la place buvait à la même bouteille en cristal fabriquée sur place. Sa contenance était de 2 à 3 litres environs et l’eau  était parfumée avec de l’anthésite, une boisson à base de réglisse qu’on appelait le gogo. L’ambiance à la halle était très dure, la plupart des anciens verriers ne rigolaient pas et, quand le inndrabou laissait tomber un verre, les coups de pieds ou un coup de palettes en bois étaient courants. Nous ne buvions pas que de l’eau et du gogo ! Le gamin s’occupait aussi d’approvisionner les verriers de vin de bière et de cigarettes.

On ne reste pas gamin toute sa vie, l’échelon suivant chez les verriers c’est cueilleur.

C’est le moment où il faut s’approcher avec la canne de la gueule du pot à environ 1000 degrés, viser le centre du pot. A la surface du verre flotte une bague en terre réfractaire. Au centre de cette bague il faut enfoncer la canne dans le verre en fusion et tourner pour que la matière s’enroule autour de l’extrémité, ceuiller (ou cueillir) la quantité de verre nécessaire, tourner, tourner pour maintenir la matière en équilibre au bout de la canne, tourner et apporter ce verre au chef de place qui va poser le verre en fusion sur la paraison, choisir la bonne quantité couper au bon moment. Le travail du Verrier  est de maintenir en équilibre la matière en fusion, savoir choisir le bon moment, la bonne température. Le souffleur, avec sa mailloche, donne la bonne forme à la matière. Au moment où la bulle d’air creuse la matière  elle doit être centrée pour que l’épaisseur du futur verre en cristal soit bien répartie. Dans le moule, quand le souffleur sent que la matière touche la paroi, il maintient la pression et quand il sent que le verre est rigide, il ouvre le moule. Tout est une question de température, de viscosité. Il faut des années d’expériences pour être un bon verrier.

 

Cristal de Saint-Louis ? un nom prestigieux pour les connaisseurs. Le musée de la grande place est construit sur les vestiges d’un ancien four. Ici pas d’écrin pour présenter les très belles pièces réalisées à St Louis. 

La conception du musée est faite comme si on déambulait dans un magasin de stockage de l’usine. En pente douce on chemine autour des pièces de très prés. De petites vidéos montrent les gestes des verriers, tailleur décorateurs ou graveurs. 

Le savoir-faire de Saint-Louis est présenté, beaucoup de techniques selon les modes et les époques sont présentées. Pièces pressées, soufflées, opaline, cristal doublé, triplé, d’Argental, cotes vénitiennes, filigranes, sulfures, décor à l’or, platine etc. J’aime ce lieu qui rend hommage au travail des femmes et des hommes de mon village.

Ce qui me manque : le musée ne parle pas de vie des hommes et des femmes de mon village. A la cristallerie dans les années 1920, travaillaient jusqu’à 2000 personnes. 

A ce moment-là tout appartient à la cristallerie : la boulangerie, l’épicerie, le bistrot, toutes les habitations, l’église et la forêt. Un ouvrier qui n’allait pas à la messe le dimanche risquait une mise à pied de 3 jours. Les ouvriers bénéficiaient déjà de privilèges : une caisse d’assurance maladie et de retraite. 

Ma grand-mère a commencé à travailler à l’âge de 12 ans. Elle me racontait « quand nous parlions du curé ou de l’usine nous fermions les volets ». Le couple curé-patron de l’usine fonctionnait main dans la main. 

Le Comte Marie Eugène Didierjean, actionnaire et PDG de l’usine à la fin du 19ème siècle, est à l’origine de la construction de l’église début 1900. Il est mort avant qu’elle soit terminée. Sur l’image mortuaire distribuée pour son décès on pouvait lire « Je meurs en très bon catholique dites à mes braves ouvriers de faire comme moi ». Par la suite il a été enterré dans l’église. 

En juin 1972, pour mon dernier jour à l’armée, mes collègues de travail m’ont offert une quille en cristal de St-Louis. J’ai quitté la Cristallerie à 26 ans mais chaque recoin de ce village me rappelle des souvenirs. Nous étions tous logés par l’usine et avions presque les mêmes horaires de travail. Ici il n’y avait pas de jalousie, de problème de limite de terrain ni d’héritage et les cercueils étaient fabriqués à la menuiserie de l’usine et livrés gratuitement.  La vie associative était très importante, encouragée par l’usine. A une certaine période le patron ne voulait pas que les verriers travaillent le soir dans le jardin pour qu’ils n’abiment pas leurs mains et qu’ils soient bien reposés le lendemain. La conséquence de cette directive était encore visible dans les années 1960 quand nous rentrions du travail à 16h : on se lavait, on changeait d’habits et on sortait dans le village après avoir écouté Salut les copains.

Les femmes ou filles des villages environnants apportaient le repas de midi à leurs proches ; une des porteuses venait à pied de Soucht soit dix kilomètres aller-retour.

Ma cousine, comme toutes les ouvrières qui se mariaient à cette période, n’a plus eu le droit de travailler à l’usine trois mois après le mariage.

Aujourd’hui, Saint-Louis fait partie du groupe Hermès. Le savoir-faire est pérennisé dans une usine modernisée. Les gestes des verriers restent les mêmes Les conditions de travail sont améliorées, les verriers et tailleurs ne sont plus payés à la pièce. Mais à la halle il fait toujours aussi chaud. 

L’usine a vendu les immeubles et les maisons, la plupart des ouvriers sont propriétaires de leur maison.

Les beaux lustres en cristal de Saint-Louis de l’église ont été offerts par Hermès et tous les 2 ans, des ouvriers à la retraite remontent un ancien reposoir composé de plus de 2000 pièces en cristal. Cet autel était monté de 1910 à 1938 dans le village pour la fête Dieu.

Si vous passez dans le pays de Bitche faites un détour par Saint-Louis-Les-Bitche pour visiter le musée, l’usine, le village et l’église. Vous n’aurez sans doute pas la chance que nous avons eue d’y découvrir le reposoir mais peut-être y bénéficierez-vous des explications très précises de Madame Sontag, une retraitée de la Cristallerie.

N’oubliez pas de faire une promenade dans la forêt qui l’entoure vous rencontrerez un vieux chêne qui porte le nom d’un ancien dirigeant de l’usine : chêne Georgel, une fontaine qui porte le nom  d’un autre actionnaire : fontaine du Coëtlosquet. 

Sur les hauteurs du village pensez à ces quelques verriers, dans ce fond de vallée recouvert de forêt, qui en 1586 construisirent le premier four et soufflèrent le premier verre.

Imaginez un instant le ronflement des fours qui se transforme en chanson, les verriers utilisant leur souffle magique pour chanter. A certains moments, à la période de Noël par exemple, les verriers chantaient.  Jamais je n’oublierai les voix de ces hommes qui résonnent dans ma vallée. C’est peut-être ça l’âme de Mintzthal.

Comme disait Emile Gallé « Ma racine est au fond des bois ».

 

Illustrations : Photos Jean-Claude Durmeyer et Web